De l’ombre à la lumière : les pépites monocépages du Gers à révéler

09/03/2026

Monocépage : une façon de raconter le terroir du Gers

Le monocépage peut sembler, dans une terre d’assemblages comme la Gascogne, un acte presque subversif. Mais il n’est pas hasard : il s’inscrit souvent dans le désir du vigneron de pousser un cépage jusqu’à ses limites, de confronter son caractère à l’accent du lieu. Si la Gascogne reste le pays des blancs parfumés, du Floc et de l’Armagnac, c’est aussi une terre d’expérimentations et de fidélités anciennes. Ici, les monocépages offrent des clés d’entrée inédites :

  • Ils révèlent l’expression brute, nue, d’un cépage local : le Colombard vif, l’Ugni Blanc aérien, le Petit Manseng tactile, le Gros Manseng solaire, le rare Len de l’El.
  • Ils tracent un fil entre mémoire et modernité, car nombres d’entre eux sont des cépages autochtones longtemps voués à l’oubli.
  • Ils témoignent d’une réelle montée en qualité depuis vingt ans. Selon l’Interprofession des Vins Côtes de Gascogne (IVCG), 28% des surfaces sont aujourd’hui valorisées en vins monocépages à la propriété (source : IVCG, données 2022).

Panorama sensoriel des cépages emblématiques en monocépage

Colombard : la fraîcheur fait acte de foi

Vieux routier du vignoble gascon, le Colombard se distingue par son profil aromatique éclatant. Il fut longtemps relégué aux assemblages ou réservé à la distillation. Mais, travaillé en monocépage, il prend de l’élan : agrumes décochés, groseille blanche, un soupçon de pierre à fusil, un élan de fraîcheur rare.

  • Domaine Chiroulet – Le Colombard (IGP Côtes de Gascogne) : minéralité tranchée, finale saline. Un des Colombards les plus cités par la presse spécialiste (RVF, 2022, Bettane+Desseauve).
  • Domaine La Hitaire – Les Tours (Colombard 100%) : finesse d’attaque, bouche longue, finale sur le citron vert.

Anecdote : En 2020, le Colombard représentait près de 40 % de l’encépagement total des vins blancs du Gers, une vraie exception régionale (source : FranceAgriMer).

Gros Manseng : le soleil apprivoisé en blanc sec

La Gascogne doit au Gros Manseng une grande partie de ses blancs les plus solaires et lumineux. En monocépage, il balance un fruit généreux (coing, nectarine, ananas) à une acidité mordante, et se travaille aussi bien en sec qu’en moelleux léger. Contrairement à son cousin du Jurançon voisin, le style reste ici plus net, moins lourd, plus frais :

  • Domaine Pellehaut – Harmonie de Manseng : nez éclatant, notes d’ananas rôti, bouche saline. Elu « Coup de Cœur » Guide Hachette 2023.
  • Château de Millet – Gros Manseng Sec : acidité droite, finale florale, impression de pamplemousse très nette.

Le potentiel de garde, bien travaillé, approche ici les 5-7 ans, rareté dans la région pour les vins secs.

Petit Manseng : la dentelle, même en terres gasconnes

La poésie du Petit Manseng s’écrit partout où le raisin s’accroche au vent, mais il montre à Auch ou Condom des nuances souvent ignorées. Plus confidentiel que le Gros, il offre en monocépage des vins à la texture plus étoffée, miellée, structurée sur le sucre et l’acidité, loin des standards de masse.

  • Domaine de Joÿ – Petit Manseng Sec : poire, miel d’acacia, structure complexe. Format idéal : 2 à 3 ans après vendange.
  • Domaine Tariquet – Dernières Grives (moelleux) : référence régionale, registre d’abricot confit et de zestes d’orange. Souvent noté 90/100 par Wine Enthusiast.

Ugni Blanc : révélation au-delà de l’Armagnac

Au-delà de son rôle matriciel pour l’Armagnac, l’Ugni Blanc se faufile depuis une décennie dans des vins monocépages précis, vifs, à vocation gourmande :

  • Domaine de Pellehaut – L’Escoubasso (Ugni Blanc pur) : sauvagerie végétale, tension minérale, bouche cristalline sur la pomme Granny.
  • Cave de Plaimont – Ugni Blanc cuvée Les Remparts : notes de craie, herbes fraîches, zeste de citron.
CépageSurface (ha, Gers 2022)Part du monocépage régional
Colombard520038 %
Gros Manseng310032 %
Petit Manseng19015 %
Ugni Blanc240021 %

Source : Le Point Vin, chiffres IVGC 2022.

Len de l’El, Sauvignon, Chardonnay : la surprise des cépages secondaires

  • Len de l’El (ou Loin de l’œil, très rare, moins de 50 ha dans le Gers) : Vin blanc à la bouche ample, à l’acidité discrète, arômes d’amande fraîche, notes de baies sauvages. Un véritable fantasme d’amateurs.
  • Sauvignon : son style gascon est plus floral, moins exubérant qu’en Loire ; souvent vinifié seul, il séduit les marchés anglo-saxons par sa précision d’arômes.
  • Chardonnay (emblématique du renouveau à la fin des années 1990) : en mono, il offre en Côtes de Gascogne un fruité croquant, pointe briochée, bouche plus verticale qu’en Languedoc.

Monocépage en rouge : l’autre visage des terres gasconnes

Longtemps, le rouge gascon fut synonyme d’assemblage rustique, réservé à la table des vendangeurs ou à la conviviale « garbure ». Mais certains vignerons réveillent, en monocépage, des cépages à l’identité ciselée.

  • Merlot et Cabernet Franc : dans la fraîcheur de la nuit gasconne, ils donnent des vins vibrants, juteux, loin des « boisé-vanié » d’autres régions. Citons le Merlot du Domaine de Mirail : bouche souple, finale kirschée.
  • Tannat : ce cépage mythique du piémont, radical en Madiran, s’adoucit ici. Monocépage rare, mais remarquable chez quelques artisans (cf. Château Viella).
  • Pinenc (Fer Servadou) : quasi disparu, mais quelques bouteilles confidentielles à l’accent poivré et sanguin.

Pour l’anecdote, moins de 9 % de la production gasconne annuelle sort en monocépage rouge (source : IVGC 2021).

Où trouver ces vins : domaines, caves et anecdotes de vignerons

Ces monocépages restent souvent l’affaire de domaines singuliers, hâbleurs et travailleurs. Ceux qui n’ont pas renié le goût de l’expérimentation ni celui de la mémoire. Parmi eux :

  • Domaine de Pellehaut : l’audace dans la typicité, pionnier dans la vinification séparée du Gros et Petit Manseng.
  • Domaine Chiroulet : le parieur sur l’identité minérale du Colombard.
  • Domaine de Joÿ : le Petit Manseng sur les crêtes, cuvées souvent primées au Concours Général Agricole de Paris.
  • Domaine La Hitaire : la fraîcheur printanière du Colombard.
  • Château de Millet : approche parcellaire, respect des levures indigènes.
  • Plaimont Producteurs : redécouvreur du Len de l’El.

Anecdote lue dans Sud-Ouest (2023) : à l’aveugle, sur certains concours, plus de la moitié des jurés placent les monocépages de Gascogne blancs devant de grands assemblages… sans jamais reconnaître le cépage !

Pourquoi (et comment) déguster ces vins ?

  • Font-ils de grands vins de garde ? Pour les blancs secs, gardez-les 2 à 5 ans au mieux ; les moelleux et Petit Manseng plus concentrés, jusqu’à 8 ans. Les rouges, majoritairement sur le fruit, se boivent jeunes mais certains Tannat et Pinenc (élevage long) gagnent en profondeur après 4 ans.
  • Température de service : 8-10°C pour les blancs (Colombard, Ugni Blanc), 11-12°C pour le Gros/Petit Manseng, 14-15°C pour les rouges (évitez le froid, cela durcit les tanins gascons).
  • Accords canailles : Les monocépages blancs allient leur vivacité à la charcutaille, au poisson mariné, à la blanquette de veau, à l’osso-buco, aux fromages floraux (tomme de brebis). Laissez-les surprendre avec des plats asiatiques ou un ceviche.

Le Gers, laboratoire sensible du goût vrai

Les monocépages du Gers ne cherchent pas la perfection lisse. Ils osent la singularité, la franchise du terroir, la diversité intranquille des saisons. Chaque bouteille cueille quelque chose du lieu, un accent, une lumière, un souvenir de vent chaud ou de brume de rivière. C’est la région, la vraie, offerte sans masque. Et si l’on vient, curieux ou amateur, c’est sans doute pour ça : pour retrouver, sous le verre, la voix d’un peu de Gascogne perdue et retrouvée.

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