Du bon sens au naturel : la tradition paysanne gersoise, matrice des pratiques vigneronnes d’aujourd’hui

20/01/2026

Un pays de vent, de patience, et d’ingéniosité

Le Gers a toujours été une terre d’inventivité discrète, davantage portée sur les gestes de la main que les coups d’éclat. Au fil des crêtes limoneuses et des coteaux resserrés, la viticulture s’y est modelée depuis des siècles, sans jamais s’émanciper du quotidien paysan. Cette connivence originelle entre la vigne et la polyculture, entre la parcelle et le bocage, forge dès l’origine une pratique paysanne naturellement attentive aux rythmes du vivant. Les Gascons n’ont jamais cessé d’observer, d’expérimenter, de s’adapter : bien avant que l’on parle d’agriculture “naturelle”, il s’agissait surtout, ici, d’un solide bon sens au service du collectif.

Ce que la tradition transmet : observer, préserver, transmettre

Avant les années 1950, la grande majorité des vignerons gersois n’étaient pas des “spécialistes” de la vigne : ils cultivaient le blé, le maïs, élevaient quelques bêtes, puis taillaient la vigne à l’hiver, surveillaient le vin à la cave, en marge d’autres tâches. Ce modèle paysan, décrit avec précision par Jean-Pierre Poussou (source : Les campagnes du Gers au XIXe siècle, CNRS), imposait une vigilance constante vis-à-vis de la terre :

  • Observation quotidienne des cultures, du sol, de la météo ;
  • Adaptation des gestes à la qualité de la saison (scepticisme vis-à-vis des solutions toutes faites, réticence à l’égard de la monoculture intégrale) ;
  • Respect des cycles naturels — le calendrier paysan alternant repos de la terre, cultures diversifiées et couverts végétaux ;
  • Transmission orale des savoirs : techniques de taille, recettes d’engrais organiques, recherche de porte-greffes, variétés locales de cépages comme le cépage Tannat, Folle blanche, Colombard ou bien Baco.

Il n’y avait pas, alors, de “charte” bio ni de labels à afficher. L’essentiel était la résilience du sol : si la terre fatigue, tout s’arrête. Ce pragmatisme forge la mémoire des villages gersois.

Ruptures du XXe siècle et éveil d’une conscience « nature »

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, rattrapé comme ailleurs par la modernité, le vignoble gersois — principal fournisseur d’Armagnac, mais aussi de vins de table — bascule dans la mécanisation et la chimie de synthèse :

  • Diffusion rapide des engrais minéraux et des désherbants à partir des années 1960 ;
  • Plan collectif de remembrement, déstructurant les haies et le bocage traditionnel ;
  • Explosion de la production de vins blancs dits “techniques” (notamment avec la création de l’IGP Côtes de Gascogne en 1974).
Ce bouleversement s’accompagne d’un affaiblissement de la biodiversité, d’une perte de la mémoire paysanne, et de crises sanitaires (érosion, maladies fongiques). À la fin des années 1990, le Gers compte moins de 3% de surface viticole conduite en biologique (source : Agence Bio).

Pour autant, le mouvement autour des pratiques naturelles – agriculture bio, biodynamie, méthodes traditionnelles – prend racine dès la fin des années 1980, impulsé par quelques convaincus, souvent marginaux ou proches des mouvements coopératifs. La redécouverte des engrais verts, des pâturages temporaires et du cuivre en doses raisonnées vient d’abord de l’observation d’incidences sanitaires sur les sols : retour du mildiou, appauvrissement érosif, “vin figé” peu vivant dans le verre.

Un chiffre donne à penser : en 2023, désormais plus de 2 300 hectares de vignes bio certifiées, soit 15% du vignoble gersois (contre 1,5% au niveau national en 1994 – source : FranceAgriMer, Observatoire du Bio). Mais derrière les labels se tisse une question plus large : dans quelle mesure ces méthodes renouent-elles vraiment avec la tradition locale, ou bien l’inventent-elles au présent ?

De la polyculture à la “biodiversité orchestrée” : une continuité paysanne

Ce qui frappe aujourd’hui, en parcourant les domaines les plus engagés (Domaine Entras, Domaine de Pellehaut, ou les micro-vignerons de Vic-Fezensac, par exemple), c’est le retour au patchwork de cultures, la réhabilitation du bocage, et la place centrale accordée à la diversité végétale et animale. Quelques exemples concrets :

  • Enherbement naturel maîtrisé : Au lieu des sols “nus” obtenus par désherbage chimique, de nombreux vignerons gersois sèment à nouveau des couverts végétaux (trèfle, vesce, ray-grass), qui limitent l’érosion et restituent de l’azote. Dans le Gers, ces pratiques remontent aux manuels agricoles du XIXe siècle (Le Journal d’Agriculture Pratique, 1892). Aujourd’hui, près de 45% des parcelles certifiées bio ou HVE pratiquent l’enherbement spontané ou dirigé (source : Chambre d’Agriculture du Gers).
  • Retour de la haie et du bocage : L’association Arbre et Paysage 32 accompagne la plantation de plus de 250 km de haies en une décennie, réintroduisant ombrage, maintien de l’humidité, corridors écologiques.
  • Pâturage d’ovins en inter-rang : Héritée des pratiques de transhumance saisonnière, cette méthode connaît un regain : le passage autonome des brebis limite la pousse de l’herbe, fertilise naturellement, évite le tassement du sol. Sur certaines exploitations (Domaine Capmartin, par exemple), les moutons réduisent de 30% le recours à la fauche mécanique.
  • Biodynamie et traitements naturels : Loin d’être des dogmes “hors-sol”, l’utilisation de la bouse de corne, des tisanes de prêle, ou du soufre trouve des ancêtres dans les “remèdes de grand-mère” locaux, souvent transmis dans des carnets rédigés en occitan.

Ce que le climat du Gers exige : sobriété, adaptation, et patience

Il n’y a pas de “recette miracle” : ici, chaque vigneron ajuste son calendrier à la faveur d’un climat fait de contrastes – sécheresses estivales, orages violents, gels de printemps. La météorologie du Gers, avec sa double influence océanique et continentale, impose d’incessantes micro-adaptations :

  • Semi-tardif de couverts végétaux : Pour préserver l’humidité et éviter l’évapotranspiration dès avril, les semis sont calés au plus tard en novembre, parfois même en décembre lors d’automnes “chauds”.
  • Vendange à maturité phénolique : Les vignerons équipés de stations météo (comme au Domaine de l’Abbaye) évitent ainsi le “rush” collectif, échelonnant la cueillette selon les cycles réels de chaque parcelle.
  • Traitements minimalistes : Les applications de cuivre/ soufre sont ajustées au strict nécessaire (parfois moins de 2 kg/ha/an de cuivre, contre 6 kg autorisés en bio – source : IFV, Institut Français de la Vigne et du Vin).

Le retour en force des cépages et gestes oubliés

Redécouvrir la vie du sol, c’est aussi s’autoriser à sauver des variétés indigènes délaissées après la crise du phylloxera. Ainsi, on assiste à un regain du Manseng Noir, du Plant de Graisse (“Len de l’El”), du Courbu noir, ou du Bouchet. Le Conservatoire Ampélographique du Sud-Ouest (www.cepages-sudouest.com) répertorie désormais près de 24 cépages “anciens” maintenus à l’échelle de micro-parcelles dans le département.

Les gestes suivent, minutieux. Taille en “gobelet” pour garantir l’aération et ménager le cep, utilisation du greffage “en fente” plutôt qu’à l’anglaise pour la robustesse, vendanges menées à la main sur certains domaines malgré l’investissement que cela suppose (plus de 350 heures/ha pour les vendanges manuelles, soit dix fois plus qu’une vendange mécanique ; source : INAO).

Une tradition vivante, non figée : entre transmission et réinvention

Si la tradition paysanne gersoise inspire les pratiques naturelles actuelles, c’est parce qu’elle ne s’érige pas en dogme : elle se pense comme une adaptation continue, un lien humble à la terre et à ses limites. Ici, l’innovation n’existe jamais sans mémoire, et la “nature” ne se résume pas à un cahier des charges. Cet héritage se lit dans le soin discret apporté à chaque rang, dans l’attention aux animaux auxiliaires, dans la présence retrouvée des arbres dans la vigne, et dans la musique même des saisons, cycles de patience et de reprises.

À l’heure où le vin du Gers s’ouvre à l’export (40% des volumes de Côtes de Gascogne partent à l’étranger, source : Interprofession des Vins du Sud-Ouest), la valorisation de ces pratiques devient aussi un atout économique, distinctif, recherché – mais elle demeure fondamentalement un geste de fidélité au pays. Une manière de se rappeler ce que peuvent les mains anciennes quand elles s’ouvrent au présent : donner à boire non pas un “produit”, mais une histoire, une mémoire, une bouffée de campagne toujours vivante à qui veut la comprendre.

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