Arrufiac, la mémoire vive des vignes gersoises

21/06/2025

Un cépage oublié, miroir du Gers silencieux

Le Gers abrite, au fil de ses coteaux et de ses brumes matinales, une mémoire de cep et de sève qu’incarne singulièrement l’Arrufiac. Discret sous les feuilles du printemps, longtemps effacé derrière des noms plus solaires comme le Gros Manseng ou le Colombard, l’Arrufiac se découvre comme une veine souterraine : rare, fragile, gorgée de passé. Il murmure l’histoire d’un Sud-Ouest nourri de patience et de métissage.

Origines rugueuses : des alluvions pyrénéennes à la vigne gasconne

La généalogie de l’Arrufiac demeure partiellement voilée, comme souvent chez les cépages indigènes. On le cite dans les actes notariaux dès le XVIII siècle, dans la région de Madiran, un peu à cheval sur le Gers occidental (source : Vitisphere). Le nom, « Arrufiac », semblerait d’origine gasconne, peut-être issu du mot « arrefiard », qui désigne une terre graveleuse, propice à la vigne et bien présente près de Madiran, Saint-Mont, ou plus au sud dans le Béarn.

Lui-même cousin d’autres cépages autochtones comme le Petit Courbu ou le Camaralet, l’Arrufiac aurait été sélectionné pour sa capacité à affronter la sécheresse et la rudesse du climat pyrénéen, mais aussi pour son potentiel à offrir de la finesse et de la longévité aux vins blancs locaux, à une époque où la rusticité prédominait.

L’Arrufiac dans la mosaïque des cépages gersois : héritage et effacement

Jusqu’au début du XX siècle, les blancs du Gers étaient le fruit de complantations variées où l’Arrufiac, le Petit Courbu, la Folle Blanche et plus tard le Gros et Petit Manseng se mêlaient au hasard des parcelles. Les vignerons favorisaient ces alliances secrètes, sachant que chaque millésime dicterait la réussite de l’un ou la discrétion de l’autre.

  • Jusqu’aux années 1960, en AOC Saint-Mont, l’Arrufiac pesait jusqu’à 30% des encépagements de blanc (source : Plaquette historique Plaimont).
  • Il figure dans les premiers décrets de délimitation des cépages du Madiran — en accompagnement du cépage Manseng, qui lui damera progressivement le pion.
  • Au fil du XX siècle, le développement de l’armagnac, la spécialisation des sols et la mécanisation favorisent d’autres variétés, reléguant l’Arrufiac à la marge.

Paradoxalement, c’est souvent sa présence minoritaire qui assure la signature des assemblages blancs traditionnels du Gers et du Sud-Ouest. L’Arrufiac apporte cette note d’aubépine, cette fraîcheur étirée, que les vignerons les plus attachés à la tradition défendent bec et ongles.

Le baiser de la modernité : menaces et renaissances

L’après-guerre marque la quasi-disparition de l’Arrufiac. La recherche de rendements supérieurs, la tentation de cépages plus faciles, le poids du marché — qui réclame du fruit immédiat — accélèrent son abandon. On le replantait moins, on l’arrachait pour faire place nette au Colombard (ultradominant en Côtes de Gascogne aujourd’hui, avec plus de 70% des blancs d’IGP, source Produits Laitiers).

Au seuil des années 1970, il ne subsiste que quelques hectares, presque tous enracinés autour du triangle Saint-Mont-Madiran-Pacherenc du Vic-Bilh. En 1980, la totalité des Arrufiac identifiés ne dépasse pas 10 ha (source : Le guide des cépages – Pierre Galet).

Mais l’Arrufiac ne s’éteint pas. Il est sauvé par la volonté de quelques visionnaires — vignerons, coopérateurs, ampelographes — convaincus que la singularité est la richesse du terroir. Dès 1989, la cave de Plaimont et les artisans de Saint-Mont relancent la culture de l’Arrufiac en sélection massale. Cette entreprise de sauvegarde s’appuie sur la création de conservatoires de vignes anciennes, à Sarragachies notamment (inscrit dans la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO sous le label « Vignes préphylloxériques de Sarragachies »).

Signatures aromatiques et profil œnologique de l’Arrufiac

Ce cépage donne des grappes compactes, à maturité lente, riches d’acides, à la peau épaisse, Modestement productif, il excelle dans les assemblages plus qu’en monocépage.

  • Robe : or pâle, parfois argentée de reflets verdâtres.
  • Bouche : allonge vive, trame minérale marquée, légère saveur saline si le millésime y incite.
  • Nez : floraison d’aubépine, notes de fruits blancs à noyau, nuances de tilleul et de cire d’abeille. Sur la garde, touche d’hydrocarbure rappellant certains Riesling.

À la vinification, l’Arrufiac marque les assemblages par son acidité noble et une capacité à affiner la texture des Manseng, parfois opulents. Il contribue à la structure des Saint-Mont blancs, rôle également reconnu dans plusieurs cuvées du Pacherenc du Vic-Bilh sec ou moelleux. Toujours assemblé, il n’est pratiquement jamais vinifié seul, à l’exception de quelques micro-parcelles en expérimentation.

Exemple : La cuvée « Les Vignes Retrouvées » de Plaimont, pionnière de la revalorisation de l’Arrufiac, affiche jusqu’à 40% de cet encépagement, marié au Gros Manseng et au Petit Courbu (Plaimont).

Une rareté confidentielle : chiffres et cartes d’aujourd’hui

Le recensement de 2022 (FranceAgriMer) chiffre les surfaces d’Arrufiac à moins de 70 hectares, essentiellement concentrés sur le Gers (Saint-Mont, Côtes de Saint-Mont en IGP Gascogne et sur le Vic-Bilh voisin).

  • À peine 6% des encépagements blancs de l’appellation Saint-Mont comportent une part d’Arrufiac.
  • Le repli des surfaces est stoppé, mais la progression reste très lente, en raison de sa fragilité face au Botrytis et de sa maturation tardive.
  • Le vin issu d’Arrufiac pur reste exceptionnel, réservé aux études variétales, à la curiosité de quelques vignerons militants.

Sa rareté, loin d’être un handicap, devient un signe distinctif, une garantie d’authenticité pour des amateurs avertis en quête de minéralité gasconne.

Figures du renouveau : vignerons, terroirs, alliances

Renaissance par le collectif : la coopérative Plaimont et le travail de maisons historiques (Domaines Labranche Laffont, Château Viella) démontrent la pertinence de l’Arrufiac dans les assemblages modernes, pour retrouver la charpente et l’élégance des blancs d’antan.

  • La démarche est soutenue par l’IFV Sud-Ouest (Institut Français de la Vigne et du Vin), qui multiplie depuis les années 2000 les essais agronomiques en vue de faire dialoguer Arrufiac et nouveaux porte-greffes.
  • L’Arrufiac séduit aussi à l’export, porté par la tendance des cépages autochtones et la recherche d’authenticité dans les marchés nord-américains et japonais.

Le travail des vignerons-protecteurs s’accompagne d’une redécouverte des savoir-faire d’ébourgeonnage, de lutte raisonnée contre le mildiou, de vinifications douces.

L’avenir : défi de la diversité et nécessité de la mémoire

L’histoire de l’Arrufiac n’efface pas ses incertitudes : réchauffement climatique, demandes du marché, pari de la patience face à la rentabilité. Pourtant, il demeure un repère dans l’identité gersoise, un ferment de diversité qui interroge sur notre rapport à la terre et à l’oubli.

Goûter un blanc de Saint-Mont où perce la grâce légère de l’Arrufiac, c’est traverser l’épaisseur des siècles et retenir, un instant, ce que le vin du Gers a de plus précieux : la capacité à relier les gestes ancestraux au souffle du temps qui passe. L’Arrufiac n’est ni folklore, ni simple vestige : il incarne, dans sa discrétion entêtée, l’avenir subtil des vignes gersoises.

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