Quand le Gers fait valser ses blancs : domaines en lumière et terres d’avenir

02/08/2025

Le Gers blanc : une terre réinventée

Si le Gers s’est taillé, dès les années 1980, une réputation nationale avec ses Côtes de Gascogne, il faut désormais séparer le folklore des nouvelles pratiques. On compte aujourd’hui :

  • environ 8 500 hectares dédiés aux vins blancs (Source : Interprofession des Vins du Sud-Ouest, 2023)
  • une quarantaine de cépages autorisés, mais six qui font l’ossature des blancs modernes : Colombard, Ugni blanc, Gros Manseng, Petit Manseng, Sauvignon blanc, Chardonnay (Source : Vignerons d’IGP Côtes de Gascogne)
  • plus de 1 200 vignerons, dont près de 150 en démarche biologique ou biodynamique

Le renouveau actuel s’ancre dans une exigence : donner au blanc une densité nouvelle sans perdre la fraîcheur, le toucher salin, la sincérité du fruit. Changement de paradigme qui a vu des exploitations, hier discrètes ou cantonnées au négoce, s’affirmer sur des mises en bouteille plus ambitieuses, souvent issues de micro-parcelles.

Panorama sensible : domaines phares et étoiles montantes

Des « historiques » en quête de pureté

  • Domaine Chiroulet (Larroque-sur-l’Osse)
    • Chef de file depuis les années 1990, la famille Fezas se distingue par une clarté de style. Les cuvées "Terres Blanches" et "Soleil d’Automne", conjuguent fraîcheur fuselée et maturité aboutie.
    • Anecdote : En 2022, "Terres Blanches" a été servi lors d’un dîner d’État à l’Elysée, aux côtés de références bordelaises, une première pour un Côtes de Gascogne.
    • Leur blanc sec Vieilles Vignes, 100 % Gros Manseng, sur schistes, a reçu la note de 92/100 au guide Bettane & Desseauve (2023).
  • Domaine de Pellehaut (Montréal-du-Gers)
    • La famille Béraut, « institution douce » de l’Armagnac, a su réinventer ses blancs autour des cuvées Harmonie de Gascogne et Ampelomeryx.
    • Ils mènent le plus grand parcellaire de cépages blancs du Gers, avec plus de 100 hectares, et ont vu leurs vins servis au Sénat en 2021 (Source : France 3 Occitanie).
    • Leur cuvée Réserve Blanc, à dominante Petit Manseng, propose puissance et élevage subtil, témoignant de l’évolution du style local.
  • Domaine de l’Herré (Cazaubon)
    • L’un des premiers à miser sur la précision variétale, notamment avec ses Colombard et Sauvignon récoltés de nuit – pratique rare dans la région.
    • Leur Sauvignon blanc 2022 a récemment intégré la carte des vins d’Air France en classe affaires (Source : Ladepeche.fr).
    • Propriété remarquable par la diversité des micro-terroirs, du plus calcaire au plus sableux.

Nouvelle génération, nouveaux horizons

  • Domaine de Joÿ (Panjas)
    • Porté par Olivier et Vanessa Gessler, ce domaine familial a fait du blanc IGP son marqueur identitaire, fort d’une conversion bio engagée depuis 2020.
    • Leur « Joÿ l’Éclat » (Colombard, Sauvignon, Ugni blanc) a remporté une médaille d’or au Concours Général Agricole 2023 et leur « Extra Joÿ » explore la bulle sans complexe.
    • Innovants, ils développent aussi des vins “sans sulfites”, rare exemple dans l’IGP gersoise.
  • Domaine Saint-Lannes (Castelnau-d’Auzan)
    • 90 % du domaine est planté en blanc. Travail tout en tension sur les Sauvignons, finesse affirmée sur les Manseng.
    • Depuis 2021, ils expérimentent des élevages de Petit Manseng sur lies dans de grands contenants en béton.
    • Leur cuvée Les Fossiles se signale par sa minéralité brute, recherchée par de nombreux restaurants toulousains.
  • Domaine de Mirail (Lectoure)
    • Certifié agriculture biologique, pionnier sur le Gris de Gris, mais aussi sur des assemblages originaux (avec Chenin ou Viognier).
    • Propose, chaque année, des éditions limitées macérées (blancs de macération pelliculaire), recherchées par certains cavistes parisiens.
    • Son établissement aux portes de Lectoure lui vaut d’attirer une clientèle urbaine, en quête d’artisanat régional.

Cépages et styles : le chant du vin blanc gersois

La singularité gersoise s’inscrit dans la pluralité de ses cépages :

  • Colombard : Vigueur aromatique, notes de pêche blanche et de pamplemousse, tension affirmée. Il représente près de 45 % des surfaces en blanc du Gers. (Source : Interpro Côtes de Gascogne)
  • Gros Manseng : Maturité, éventail de fruits jaunes, parfois une structure tannique discrète. Il gagne du terrain (plus de 2 000 hectares).
  • Petit Manseng : Historiquement relégué aux liquoreux, il trouve désormais sa place dans des blancs secs de gastronomie, où il assure sapidité et persistance.
  • Sauvignon : Plus en retenue qu’en Loire, il offre fraîcheur florale et amertume élégante.
  • Loin de l’Œil, Chardonnay, Ugni blanc : Utilisés en complément ou pour certaines cuvées d’exception ou en mono-cépage confidentiel.

Depuis 2018, on voit éclore des micro-cuvées à base de cépages oubliés (Baroque, Arrufiac, Raffiat de Moncade), souvent vinifiées sans soufre ajouté, témoignant d’un regain d’audace paysanne.

Des styles en mutation

  • Les « blancs de pressurage direct » : Frais, droits, fruités, ils demeurent le socle classique du Gers. À boire jeunes, parfaits sur tapas ou poissons grillés.
  • Les macérations pelliculaires : Encore minoritaires (moins de 3 % de la production totale), elles produisent des blancs plus corsés, plus complexes, capables de vieillir 5 à 10 ans en cave.
  • Les moelleux et liquoreux : Plus rares aujourd’hui, hors cuvées iconiques de Pellehaut, Chiroulet ou Domaine Uby. Ils séduisent à nouveau des sommeliers en quête d’accords audacieux.

Quête de terroir : sols, climats et gestes décisifs

Ce qui distingue un grand blanc gersois, c’est, à parts égales :

  • Sols argilo-calcaires et boulbènes : Ils apportent une tension minérale unique, ressentie dans des vins comme ceux du Domaine Saint-Lannes ou du Château Laballe.
  • Parcellaire précis : Dès le début des années 2010, plusieurs domaines, à l’instar de Domaine du Tariquet, ont mené des vinifications séparées, selon le type de sol ou la date de vendange, pour privilégier la justesse du profil.
  • Gestion des températures de vinification : Récolte de nuit (Pellehaut, Herré...) ou pressurage à froid, éléments-clés pour préserver l’expression variétale dans un climat rendu capricieux par le réchauffement.
  • Conversion aux pratiques bio et HVE : De 7 domaines certifiés bio en 2007, on est passé à près de 50 en 2023 (Source : Chambre d’Agriculture du Gers), la plupart en blanc, notamment parmi les nouveaux venus.

Le climat, marqué par l’amplitude thermique nocturne et la douceur aquitaine l’après-midi, donne aux blancs gersois cette fameuse légèreté florale, ce grain « mordoré » unique, rarement égalé dans d’autres bassins de production du Sud-Ouest.

Quand excellence rime avec singularité : lieux à découvrir

  • Domaine d’Arton (Lectoure) – Plus connu pour ses Armagnacs, il crée depuis peu des blancs haut-de-gamme, dont la cuvée “Les Hauts d’Arton”, vendue sur allocation.
  • Château de Plaisance (Saint-Puy) – Travail pointu sur le Colombard et des essais en élevage sur lies prolongé.
  • Domaine Uby (Cazaubon) – Leader dynamique avec ses Uby N°3 et Uby N°4, qui visent une clientèle jeune et urbaine, tout en maintenant une qualité constante sur de gros volumes – 4 millions de bouteilles/an (Source : Sud Ouest).

Vers la Gascogne blanche de demain

Le blanc, dans le Gers, n’est plus un parent pauvre, ni un simple vin de soif. Les nouvelles générations renouent avec de vieux savoirs tout en expérimentant sans crainte : cépages autochtones délaissés, élevages sous voile, jarres d’argile, etc. Chaque domaine cité ici invente sa propre langue à partir d’un socle commun – la conversation continue entre la terre, les mains qui la soignent et l’attente du buveur curieux.

Face à un monde du vin en pleine transition, le Gers affirme ainsi, par ses blancs, une promesse : celle de vins de lumière, de relief, et d’un art rural devenu contemporain. Il appartient désormais aux amateurs de pousser la porte de ces domaines, de ressentir sur la langue les nuances d’un terroir que les blancs subliment, discrètement et sûrement.

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